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Análisis de Sangre Azul

December 3, 2017
Cinespaña 2017
Surprenant.

Tel est le terme qui pourrait convenir à tous points de vue pour un film aussi étrange.

 

Surprenant de part son projet, déjà.

Les deux réalisateurs ont souhaité réaliser ce film après avoir appris un fait divers qui a eu lieu il y a quelques années : un cadavre a été retrouvé dans les Pyrénées, parfaitement conservé, et qui datait des années… 1930 ! Bianca Torres et Gabriel Velásquez ont imaginé le parcours et la vie de cet homme retrouvé sous la glace. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils ont décidé de le faire de manière… originale.

Análisis de Sangre Azul conte donc l’histoire du Docteur Martínez, directeur d’un sanatorium pour personnes déficientes mentales dans les Pyrénées, qui recueille un jour un jeune homme transis de froid. N’ayant aucune information sur sa personne, il décide de le nommer “El Inglés” ( l’Anglais pour ceux qui ont choisi pakistanais LV2 ) car les seules informations qu’il possède sur lui sont ses origines sociales et géographiques. L’aristocrate anglais de ce film incarne donc l’image fantasmée du cadavre retrouvé dans les glaces.

‍ ‍Crédit photo © IMDB

Surprenant dans sa narration, ensuite.

L’immense point fort de ce film réside dans l’originalité de sa réalisation et de sa mise en scène. Bianca Torres et Gabriel Velásquez sont tous deux issus du documentaire à la base et cet héritage se ressent dans Análisis de Sangre Azul qu’ils ont construit comme un docufiction. Ils brouillent constamment les pistes entre réalité et imaginaire en utilisant dans leur film des images d’archives qu’ils mêlent à des prises de vues fictives. Lorsque le film débute, point d’introduction de sociétés de production ni de générique au sens classique du terme : le docteur nous présente son cas d’étude et nous déroule le postulat de sa recherche scientifique qu’il a nommé… Análisis de Sangre Azul.

La frontière est d’autant plus ténue qu’ils choisissent de mettre en scène cette histoire du point de vue de films d’études comportementales tournés par le fameux (faux) docteur Martínez, qui; intrigué par l’Anglais, profite de sa présence pour lui faire réaliser des exercices physiques, prendre des notes sur son comportement en société et tenter de répondre à la question fondamentale du film : “Quién es el Inglés ? “. Question à laquelle le film donnera des tentatives de réponses, mais ne s’arrêtera jamais à une explication bornée. Un flou qui pourra être frustrant pour certain(e)s, mais qui enrichit le film d’une pointe de mystère frôlant le fantastique par moments.

Capture d'écran

Surprenant, toujours, avec sa réalisation.

Le film ne se contente pas de raconter un temps, il incarne un temps.

Pour se faire, les réalisateurs ont  tourné avec des pellicules en 16mm et volontairement altéré l’image pour lui donner l’aspect vieilli qu’elle aurait naturellement eu après avoir passé 90 ans dans une boîte. Le film est bien sûr en noir et blanc, mais, plus surprenant, muet alors que les débuts du cinéma parlant datent du milieu des années 20.

Pour être au plus près de la réalité de son époque, et surtout de la réalité d’un docteur pyrénéen des années 30, le choix de réalisation s’est porté sur un appareil grand public ne bénéficiant donc pas des dernières avancées technologiques. Le choix des cadres et des mises en scène simulent un “non-choix” d’un point de vue artistique, tel que pourrait le faire une personne envisageant uniquement sa vidéo d’un point de vue scientifique. Ainsi, les prises de vue content des petites histoires de la vie quotidienne dans le sanatorium, mettent en scène des patients soumis à des tests d’aptitudes ou des documentations d’archives du docteur sans (en apparence seulement, bien sûr)  de réels choix de cadre ou de montage.

Capture d'écran

La seule pointe réellement cinématographique va se trouver dans l’utilisation de la musique, qui est présente en permanence durant le film pour illustrer le propos. Elle est un hommage direct aux musiques utilisées pour illustrer les films muets : omniprésence de piano, rythme sautillant, quelques cordes pour souligner une atmosphère plus dramatique.

 

Surprenant dans son ton, enfin.

Car avec une démarche aussi auteuriste, nous pourrions nous attendre à tout un lot de clichés qui ont la vie dure : Rythme lent, sérieux jusqu’au boutiste, un certain ennui diaphane qui planerait sur le film ainsi qu’un propos volontairement obscur enrobé dans une mise en scène élitiste.

 Toute ressemblance avec la description d’un film existant serait purement fortuite | Crédit photo © Allociné

Eh bien, Análisis de Sangre Azul n’est rien de tout ça. Car il est drôle. Très, très drôle.

Le personnage du docteur, que l’on ne voit jamais directement face à la caméra, inspire tout de suite la sympathie et la bonhomie. Il aide ses patients avec une immense humanité, raconte beaucoup de blagues et met un point d’honneur à se concentrer sur les belles choses de la vie.

El Inglés possède à peu près les mêmes caractéristiques, mais il a l’avantage d’être souvent filmé et d’offrir ainsi un grand lot de scènes burlesques comprenant des chutes, des grimaces et des danses improvisées face à l’objectif qui étonnent autant qu’elles dénotent avec le postulat plutôt sérieux du film de base.

Les patients du sanatorium sont filmés avec énormément d’empathie et de bienveillance : jamais on ne se moque de leur handicap. Si l’on rit, on rit avec eux (des bouffonneries de l’Inglés bien souvent !), mais jamais contre eux. Une différence de taille… qui semble cependant contredite par une morale étrange introduite dès le milieu du film.

Le docteur, en effet, se prend de plus en plus d'intérêt pour l’aristocrate anglais et cherche à dresser un portrait de ses caractéristiques physiques en vue de les relier à ses facultés mentales. Petit à petit, il va, pour alimenter ses propos, rentrer dans des comparatifs avec les patients du sanatorium et tirer des conclusions hâtives sur le corps de l’un qui serait svelte, avec une boîte crânienne plus développée, et conçu pour la survie, et pour le corps des autres qui serait trapu, avec un lobe frontal plus étroit et voué à s’éteindre. Au point où il va pousser El Inglés à avoir des relations sexuelles (consenties, je tiens à le préciser) avec des femmes afin d’améliorer le potentiel génétique du village qu’ils habitent.

Cette pratique médicale et ces théories héritées de la physiognomonie ont connu parmi leurs plus grandes dérives, l’eugénisme nazi et les expérimentations génétiques durant les années 50. Elles ont depuis été tout à fait démenties, mais demeure une question : pourquoi vouloir, en 2017, réaliser un film sur ce sujet-là ? L’héritage documentaire des réalisateurs fait qu’ils traitent ce sujet avec une neutralité de point de vue totale qui peut parfois être gênante, au point où l’on est même en droit de se demander s’il n’y avait pas comme volonté finale de remettre ces théories à l’ordre du jour. Mais j’ai un autre point de vue sur le sujet.

‍ ‍Crédit photo © IMDB

Ce film s’attache à démonter tous nos présupposés et à ne jamais s’arrêter à la surface des choses.Les malades mentaux ne sont pas des patients, ils sont des personnages acteurs de leur histoire. El Inglés n’est pas un aristocrate anglais, il est un homme perdu et heureux dans la montagne. Les infirmières ne sont pas du personnel soignant, elles sont des femmes, soeurs, et mères. Le docteur n’est pas un scientifique, il est un être humain qui aime faire des blagues et partager un bon verre de vin. Le film n’est pas un documentaire, c’est une fiction parlant d’humanité. Les pellicules sont fausses mais parfois vraies, mais cette dichotomie s’efface lorsque seul le résultat final du film compte. Et si l’on suit cette logique jusqu’au bout, la morale du film pourrait être de ne pas chercher à juger les moeurs d’un autre temps. Le film ne juge pas, jamais, aucun acte ni aucune pensée émise par les personnages. En montrant les aspects les plus négatifs et sombres d’un temps, mais aussi les plus positifs à travers une flopée de personnages attachants et humains jusque dans leurs plus grands travers, Análisis de Sangre Azul semble porter la volonté de chercher à comprendre et expliquer plutôt que condamner et juger.

Surprenant donc, que ce film qui, jusqu'à sa morale et son propos, ne cesse d’être inattendu. En dehors de son temps, en dehors de ses moeurs. Et par bien des aspects, tellement au dessus de tout ça.

Dolores

Dolores a un sale caractère mais elle se soigne. (Ou pas). Accro au cinéma depuis que The Wall lui a fait ouvrir les yeux sur cet art, elle engloutit depuis tout film qui passe à sa portée du plus insipide navet au plus grand chef d’oeuvre. Elle est aussi membre du fan club officiel des groupies de Park Chan-wook, de la secte des adorateurs de canards et collectionne les cartes Pokémon. Ne lui dites jamais que La Momie et Le Retour de la Momie sont des mauvais films, vont n’en ressortirez pas indemnes.

Elle est aussi Youtubeuse, photographe, dessinatrice et rédactrice pour TOP 250. Pour suivre ce joyeux bordel, c’est par ici :

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