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Et si on parlait d’humour espagnol ?

December 3, 2017
Cinespaña 2017

Il est communément admis de parler “d’humour à l’anglaise” ou “à l’américaine” à tel point que ces expressions sont rentrées dans le langage courant. Chez les Anglais, on parle d’un humour absurde, décalé, bouffonesque, dont la meilleure représentation se trouve chez les Monty Python. Chez les Américains, on parle d’un humour burlesque, franc et potache, dont Seth Rogen est le meilleur exemple moderne. Nous tairons volontairement l’humour “à la française“ tant au cinéma actuellement, le rire français évoque le mauvais goût douteux se rapprochant bien plus du Bigard que de la finesse d’un Desproges. Mais bien sûr, nous ne visons personne. ( *koff koff* À bras ouverts *koff koff * )

L’incarnation de l’humour burlesque à l’anglaise

 

Mais alors, quid de l’humour espagnol ? Si l’on ne pense pas directement à ce pays pour son rapport à l’humour, la sélection de films de Cinespaña 2017 semble pourtant nous prouver que la comédie espagnole a de beaux jours devant elle. Et qu’elle est noire, cette comédie. Très noire.

Bizarrement, nous retrouvons d’ailleurs bien plus du “on peut rire de tout “ de Desproges dans ces comédies espagnoles que dans les comédies qui sortent sous nos contrées. Car, n’en déplaisent aux beaufs qui sortent cette citation à tout va pour justifier leur mauvais humour, le “on peut rire de tout” de Desproges ne visait pas à rire des minorités déjà discriminées, mais à choisir de rire avec elles plutôt que contre elles.

Une facette que le cinéma espagnol semble avoir bien intégré : lorsque dans Vivir y otras ficciones, le réalisateur Jo Sol choisit de mettre en scène un personnage en fauteuil roulant (incarné par Antonio Centeno), il ne se moque jamais de son personnage. Mais il nous fait pourtant rire, beaucoup, lorsque ce personnage essaie désespérément de convaincre son entourage de la nécessité pour les personnes handicapées d’avoir droit à une vie sexuelle. Un sujet “casse gueule” qui aurait pu vite basculer dans le mélodrame ou dans l’humour graveleux et franchement déplacé.

Crédit photo © IMDB

Mais Jo Sol arrive à toujours rester sur la corde juste en offrant un portrait sincère et humain de ce personnage qui ne cherche qu’à se réapproprier son corps. En traitant ce sujet sérieux avec des pointes d’humour et d’ironie (le personnage incarné par Antonio Centeno est d’un cynisme sans nom !), Jo Sol nous fait tout de suite adhérer à son discours. Les Espagnols semblent vraiment utiliser l’humour comme une fonction politique pour orienter le discours de leurs films, et vu la finesse d’écriture de projets comme Vivir y otras ficciones, on ne peut que dire oui à une telle utilisation.

Bande-annonce de Vivir y otras ficciones

 

Un humour politique que l’on retrouve aussi dans le film Selfie de Victor García León qui conte l’histoire de Bosco, un fils à papa qui se retrouve du jour au lendemain à la rue après que son père soit envoyé en prison à cause de détournement d’argent. Persuadé qu’il est possible de vivre la belle vie en “profitant du système”, il intègre des associations où il fait la connaissance de Macarena, une jeune aveugle qui va réussir à le voir pour ce qu’il est…. Ou pas !

Bosco et sa magnifique tête de chien battu | Crédit photo © Allociné

Lors d’une rencontre avec le réalisateur à Cinespaña, celui-ci a dit vouloir présenter dans son film “un imbécile de droite et une imbécile de gauche“, mais faire en sorte qu’on les aime quand même beaucoup. Pari réussi tant ces deux personnages sont touchants, adorables et à mourir de rire. Le personnage de Bosco est un menteur manipulateur, égoïste et impoli, mais qui cache un coeur en or et une immense solitude. Macarena est une rêveuse idéaliste, naïve et un peu niaise sur les bords, mais qui est courageuse et ne veut laisser personne marcher sur ses idéaux. Le film est impertinent et remet toute opinion politique sur un pied d’égalité : pas de manichéisme ici, tout le monde en prend pour son grade… Et on en redemande ! Le réalisateur expliquait d’ailleurs vouloir avec ce film exprimer un ras le bol de l’Espagne envers la politique et les clivages “droite / gauche“ traditionnels. En donnant dans son film la voix à un anti-Podemos et une pro-Podemos, il espère recentrer le débat sur ce qui lui semble essentiel : l’écoute des revendications réelles du peuple espagnol. Pari réussi avec ce film fendard, déluré, mais profondément humaniste.

 

L’humour espagnol, c’est aussi l’impertinence de rire des sujets les plus improbables. Dans Los del Túnel, Pepon Montero choisi de nous conter l’histoire d’un groupe de survivants face à un drame ordinaire : l’effondrement d’un tunnel. Si le film coréen Tunnel avait déjà traité ce sujet par le drame en mai dernier, Pepón Montero s’en donne à coeur joie ici avec un humour cynique et décapant. On y rit de la mort et du drame vécu, mais pas que : Los del Túnel c’est avant tout l’histoire d’un groupe dysfonctionnel qui essaie de s’entendre malgré ses différences. Et si au cinéma on essaie en général de faire en sorte que ce genre d’histoire fonctionne, ici Pepón Montero met tout en place pour détruire leurs relations. Tous les personnages sont puants, cyniques et détestables à leur manière et vont, à tour de rôle, franchir la barre de la moquerie de trop qui leur vaudra l’exclusion par le groupe. Une sorte de logique du “moqueur moqué” qui fait qu’aucun personnage ne s’en sort indemne, mais que la morale est sauve.

 

Cette stratégie est aussi appliquée dans la Hija del Caníbal d’Antonio Serrano. Film plus ancien, on y retrouve pourtant cet humour noir caractéristique ainsi que ce retournement de situation dans l’humour. Pourtant, ce film n’est pas à proprement parler une comédie. Il lorgne bien plus du côté du drame et du thriller. Mais l’humour est constamment distillé même dans les passages les plus sérieux, et bien loin de briser le rythme et l’immersion, ce mélange des genres crée un film au ton unique. Et qu’il est étonnant de voir que même les projets les plus expérimentaux, comme le très dérangeant ( et réussi ! ) Análisis de Sangre Azul, possèdent un fond comique ! Dans ce film muet tourné sur pellicule, un aristocrate anglais se perd dans les Pyrénées et atterrit dans un hôpital psychiatrique où le docteur va effectuer diverses études comportementales sur lui. Pas le plus fun des sujets à première vue et pourtant : en se servant de ressorts comiques propres à l’esthétique burlesque (accélération de rythme pour créer des mouvements désordonnés, jeu avec des objets, grimaces…), le film devient très divertissant. Et quid de l’ovni cinématographique Colossal, qui se présente comme un blockbuster d’action lambda mais qui se révèle bourré d’humour et d’intelligence ? L’on s’attend à subir des combats de robots longs et fastidieux (après Pacific Rim  plus aucun combat de robots ne peut être convaincant !),  mais on se retrouve en fait face à une comédie dramatique survoltée où Anne Hathaway, constamment bourrée, incarne la rébellion d’une femme face à son agresseur ! Le cinéma espagnol cultive l'éclectisme et la surprise, et semble trouver dans ce perpétuel cynisme un souffle de liberté inattendu pour aborder tous les sujets.

Crédit photo © Allociné

Alors pourquoi l’humour, même avec ses sujets les plus noirs et les films les plus sérieux ? Sans rentrer dans la sociologie de pacotille, Victor García León (le réalisateur de Selfie) expliquait que l’Espagne avait souffert énormément de la répression franquiste en particulier au niveau de sa création. L’humour serait-il ainsi une réponse à cette censure trop longtemps vécue ? La question reste en suspens, mais une chose est sûre : le cinéma espagnol est friand de ce mélange des genres. Et l’humour mêlé aux drames, aux thrillers et aux sujets sociaux n'effraie pas les réalisateurs qui se permettent d’aller très loin dans leurs blagues. Un humour cependant toujours caractérisé par une volonté de ne nuire à personne en rétablissant à un stade de l’histoire une morale. Une finesse d’écriture rare qui permet de réellement rire de tout… Et avec tout le monde.

Dolores

Dolores a un sale caractère mais elle se soigne. (Ou pas). Accro au cinéma depuis que The Wall lui a fait ouvrir les yeux sur cet art, elle engloutit depuis tout film qui passe à sa portée du plus insipide navet au plus grand chef d’oeuvre. Elle est aussi membre du fan club officiel des groupies de Park Chan-wook, de la secte des adorateurs de canards et collectionne les cartes Pokémon. Ne lui dites jamais que La Momie et Le Retour de la Momie sont des mauvais films, vont n’en ressortirez pas indemnes.

Elle est aussi Youtubeuse, photographe, dessinatrice et rédactrice pour TOP 250. Pour suivre ce joyeux bordel, c’est par ici :

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