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Interview de Rosa Pérez Masdeu, coréalisatrice du documentaire Colis suspect (de Rosa Pérez Masdeu et Sofia Català Vidal, 2018)

August 10, 2019
Interviews


Colis suspect est un documentaire qui s’interroge sur la politique migratoire européenne. Le lendemain de la projection à l'American Cosmograph (qui se tenait le 23 mai 2019), je suis allée à la rencontre de l’une des réalisatrices, Rosa Pérez Masdeu, pour en savoir plus sur la réalisation du film.


Colis suspect

 

Quel a été votre parcours avant d’en arriver à la réalisation de ce documentaire ?


Avec Sofia Català Vidal nous avons fait des études de journalisme à la faculté de Barcelone. On a commencé nos études là-bas en 2012. En même temps nous avons rencontré de nouveaux amis intéressés par le domaine de la réalisation audiovisuelle (entre autres). La même année, tous ensemble, nous avons créé une association qui s’appelle Arsomnia Production (la boîte de production qui présente le film). Parallèlement à nos études, on travaillait dans l’association en tant que bénévoles. On faisait des petits reportages audiovisuels, plutôt journalistiques, et des petits courts-métrages. Tout en tenant un média en ligne qui s’appelle LACOLUMNA.CAT (aussi présent dans le documentaire). Ce qui fait qu’on avait déjà l’habitude et la structure pour pouvoir travailler sur des projets journalistiques autogérés. Sofia et moi avions d’ailleurs déjà réalisé un documentaire beaucoup plus court, mais moins professionnel au niveau technique notamment. Il a été filmé en 2013/2014. Nous suivions une grève de travailleurs dans une usine de boulangerie industrielle très importante en Espagne qui s’appelle Panrico. En octobre 2013, les travailleurs de l’usine de Barcelone ont commencé une grève indéfinie qui a duré jusqu’en juin 2014. On a suivi cet évènement en se disant que le documentaire était certainement la meilleure façon de suivre un sujet si complexe et si long, pour pouvoir le transmettre au public de manière dynamique, afin que cela soit accessible et compréhensible pour tout le monde. Grâce à cette petite expérience, nous savions déjà que cela se passerait bien pour travailler ensemble à nouveau avec Sofia. En plus nous dirigions ensemble le média en ligne. À l’été 2016, la fin de notre licence (en Espagne il y a 4 ans de licence) a été l’occasion de se libérer un peu du côté académique. Du coup, on s’est lancées dans ce projet de documentaire qui était très long, très complexe, mais aussi très stimulant.


Comment avez-vous trouvé les investissements pour mener à bien votre projet ?


À l’été 2016, un financement participatif a été lancé pour mettre en œuvre notre projet. Mais nous étions quand même tous bénévoles, on se connaissait déjà depuis longtemps dans l’association. Les personnes qui ont travaillé à la technique avaient déjà leur propre matériel car ils travaillent avec en dehors de l’association. On a aussi travaillé avec des choses qui étaient prêtées par des amis. Cela à permis de n’avoir à louer que très peu de matériel. Moi je ne m’y connais pas en technique et Sofia pas trop non plus, mais il y a beaucoup de gens qui ont travaillé ponctuellement pour aider à faire avancer le projet. Principalement Marc Arroyo, Anna Marti et Paul Mas de Xaxas qui avaient soit leur propre matériel ou avaient les moyens de se débrouiller pour en trouver. On a essayé de minimiser au maximum les dépenses parce qu’on a travaillé pendant deux ans sur le projet. Pour pouvoir verser un salaire à tout le monde et avoir assez d’argent pour tout le reste, il aurait fallu un plus gros budget.

Au moment du lancement du financement participatif, on avait un peu peur que les gens disent : « Pourquoi on devrait vous donner de l’argent à vous ? Pourquoi vous donner de l’argent à vous serait mieux que de le donner directement à une ONG, ou à une association qui travaille directement au niveau des frontières, ou pour la défense des droits de l’Homme ? ». Du coup il a été décidé que tout l’argent que nous rapporterait la distribution du film serait reversé à une association (défense des droits de l’Homme au niveau des frontières, collectifs antiracistes, etc.) pour un montant égal au total amassé via le financement participatif.


Pourquoi avoir choisi le sujet des migrants ?


À l’ été 2016, notamment, et depuis 2015, c’était un sujet un peu incontournable dans l’actualité. Étant donné que Sofia, moi et Camila (c’est une fille qui a travaillé sur le côté un peu journalistique du documentaire à nos côtés pendant un moment), nous voulions comprendre quelles étaient les causes de tout ce qui se passait au niveau des frontières, on voulait creuser un peu ce sujet parce que, de notre point de vue, la façon dont il était traité par les médias un peu mainstream était très superficielle. On voulait poser la question de : comment et pourquoi cette situation est normalisée ? Comment cela se fait qu’on ait un passeport avec lequel on peut rentrer en Afrique, alors qu’un africain ne peut pas rentrer comme ça, sans demander un visa ? Et s’ajoute à ça, des conditions qui sont absolument démesurées, comparées à ce que nous devons faire, nous, pour voyager en Afrique. Cela mène à forcer les gens à risquer leur vie pour se déplacer. Le but était de montrer à quel point les frontières sont un exemple de l’inégalité globale. Faire ressortir tous les éléments qui aident à cette normalisation, et se demander comment en est-on arrivé à dire : « c’est normal que j’ai ces droits-là, mais que je les refuse aux autres ».


Avez-vous toujours été dans le documentaire et le journalisme ? Ou avez-vous aussi participé à des fictions ?


En ce moment je travaille à la création d’une série de fiction. Je fais la recherche journalistique pour participer à la création du scénario qui est basé sur des faits réels.


On entend souvent dire en France : on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, on a déjà nos sans domicile fixe, les migrants en arrivant ici vont finir dans la misère. Qu’est-ce que vous aimeriez répondre à ce discours ?


C’est la politique actuelle de la France et des États de l’Union européenne qui crée la misère. Je trouve donc cette affirmation hypocrite. Par exemple, dans l’exportation d’armement, c’est l’État qui contrôle tout en laissant ou en ne laissant pas les exportations d’armement se faire. Normalement, cela se fait en fonction de la législation du pays, mais il est évident que, parfois, la législation est très flexible. Il y a beaucoup de moyen de la contourner. Par exemple, en février, la France a offert des bateaux semi-militaires aux gardes-côtes libyens pour empêcher les personnes qui partaient de la Libye de rentrer en Europe. Et ça en toute connaissance de ce qui se passe dans ce pays, au niveau de l’esclavage, de la violation totale des droits de l’Homme, etc. comme l’un des migrants du documentaire (Mohamed) le raconte.

La France et l’Union européenne ne créent pas seulement la misère avec l’exportation d’armement ou le pillage des ressources naturelles (qui, au passage, sont des activités très lucratives), mais forcent aussi les gens à la clandestinité en les obligeant à risquer leur vie pendant la traversée de la Méditerranée, à leur faire dépenser tout l’argent qu’ils ont pu épargner dans leur vie. Et à leur arrivée en Europe, ils sont en plus plongés dans la clandestinité car ils n’ont aucun droit.

Le fond du problème n’est pas d’accueillir ou pas toute la misère du monde, mais de changer de politique pour arrêter de créer la misère.


Les différents témoignages, que vous avez recueillis auprès des migrants, vous ont-ils influencées dans la réalisation de votre documentaire, notamment au niveau de la recherche de professionnels pouvant témoigner sur ce sujet-là ?


On a mis beaucoup de temps à créer le scénario et à organiser toutes nos idées. Le documentaire reste hyper-journalistique car on a choisi au fur et à mesure toutes les idées qu’on voulait mettre dans le documentaire telles que : le business de la sécurité, le colonialisme, le racisme, la xénophobie, l’islamophobie… On voulait aussi mettre en avant l’amalgame entre la migration clandestine et le terrorisme. Cet amalgame a pris de la force à partir de 2001 et a commencé à criminaliser, et à voir comme une menace, la migration clandestine. C’est en même temps qu’on choisissait les sujets qu’on a pu rencontrer des histoires plus personnelles. Le parti pris était d’essayer de ne pas faire de différence entre les gens qui sont experts de certains sujets et les gens qui témoignent d’une expérience, en leur donnant la même voix à tous.


Avez-vous de nouveaux projets d’avenir avec Sofia Català Vidal ?


Pour l’instant, on est plongées dans la distribution étant donné que nous sommes une association, nous n’avions pas de voie de distribution du film jusqu’à il y a quelques jours. Donc là on se concentre vraiment sur la distribution de Colis Suspect. Ce qui fait que, pour le moment, il n’y a pas de nouveau projet en commun, mais peut-être qu’à l’avenir on fera de nouvelles choses ensemble.


Où pouvons-nous voir le documentaire ?


On peut le trouver sur Mediapart, pour les abonnés. Jusqu’à fin juin on est en train de faire un tour un peu partout en France, dans des salles de cinéma, des cafés associatifs, etc. Toutes les dates de projection sont sur la page Facebook Colis Suspect ou sur Instagram. Pendant l’été, il y a aussi l’association Cinéma Voyageur qui fait un triangle Paris/Lyon/Bordeau/Paris et qui, entre juin et septembre, fait une trentaine d’arrêts pour des projections de films dont notre documentaire. En septembre, on espère, à travers la boîte de production, pouvoir le vendre à certaines chaînes de télé.



Lilith

Lilith c’est un être ambigu et aventurier qui aime explorer le cinéma dans toutes ses dimensions. Mais elle se définit principalement par son goût prononcé pour les films où l’absurdité et la folie sont de mise. En effet depuis l’adolescence elle entretient une admiration profonde pour l’univers de Terry Gilliam. Cela dit, elle se délecte aussi des films qui jouent sur un aspect psychologique. Une séance de cinéma est pour elle l’une des meilleure façon de voyager à travers les méandres de la pensée créatrice humaine.


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