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Jean Piat : Il était une voix

November 26, 2018
Les Grands du Cinéma
Portrait de Jean Piat
© Studio Harcourt

Jean Piat, décédé le 18 septembre dernier, était l'un des plus grands comédiens que la France ait connu. Sa carrière est essentiellement théâtrale puisqu'il fit partie de la Comédie-Française à 22 ans, du 1er septembre 1947 jusqu'au 31 décembre 1972.

Représentation de cyrano de bergerac
André Malraux et Jean Piat à l'issu d'une représentation de Cyrano de Bergerac à la Comédie française © STAFF AFP/Archives

Le « Français » comme on surnomme l'institution, interdit à ses pensionnaires de jouer pour le cinéma tout en étant sur les planches. Jean Piat se contentera d’être une voix avec une première expérience en doublant Peter O’Toole dans Lawrence d’Arabie de David Lean en 1962. Il sera l’une des voix françaises de l’acteur irlandais pour les années 60 avec Lord Jim de Richard Brooks en 1965 et La Nuit des Généraux en 1967 d’Anatole Litvak. Mais c’est un autre rôle qui le rendra célèbre où sa voix sera associée à son visage.


Un peu d'histoire d'abord : Maurice Druon, neveu de Joseph Kessel (l'auteur de L'armée des ombres) avec qui il a coécrit Le Chant des Partisans, pendant la guerre lorsqu'ils étaient résistants, écrit la saga littéraire historique Les Rois Maudits entre 1955 et 1960 (un ultime tome, différent dans la forme, sortira en 1977). Immense succès en librairie, la saga conte la grande histoire de France de la fin des Capétiens au début de la guerre de 100 ans. Cette œuvre lui ouvre les portes de l'Académie Française en 1966, 4 ans après son oncle. Nommé à la Commission de réforme de L'ORTF (Office de Radiodiffusion-Télévision Française, organisme d'état qui gérait les ondes et les 2 chaînes de télévision sous la tutelle du Ministère de l’Information), il noue des contacts avec les réalisateurs des fictions télévisuelles qui, toujours avides de plaire au pouvoir en place qui tient d'une main de fer la chaîne publique, voient dans Les Rois Maudits le projet idéal. Claude Barma, qui a réalisé la première fiction en direct, Les Trois Mousquetaires, avec pour la première fois à l'écran un Jean-Paul Belmondo débutant et vient de terminer Belphégor ou le fantôme du Louvre (qui sera vu par ¼ des français à une époque où la télévision n'est pas le média populaire), est choisi pour diriger la saga sur une adaptation de Marcel Jullian (futur scénariste de Le Corniaud, La Grande Vadrouille, Le Cerveau et La folie des Grandeurs tous réalisés avec Gérard Oury).  La série sera l’un des plus grands événements télévisuels de l’année 1972 (diffusion pour les vacances de Noël). La direction artistique résolument tournée vers le théâtre convaincra une grande partie du “Français” et des élèves du Conservatoire de constituer la grande majorité des rôles. La France non parisienne, qui ne sort pas au théâtre conventionné, découvre Jean Piat brillant dans son interprétation, volubile et énergique du fourbe, et séducteur Robert “Le Rouge” d’Artois.

Jean Piat dans son rôle
© TF1 Vidéo

L’intégralité du premier épisode est disponible ici et c’est son personnage qui ouvre l’intrigue à partir de la 6e minutes.

Maurice Druon deviendra Ministre de la Culture en 1973 et Jean Piat, quittant la Comédie-Française à la suite du succès de la série, entame une seconde carrière théâtrale dans le privé où il tirera profit de cette célébrité populaire en jouant notamment dans les textes de sa future femme Françoise Dorin dont Le Tournant plus de 900 fois.

Devenu un monument du théâtre français, Disney a l’idée du siècle en lui proposant de participer à la version française de The Lion King en 1994. Le Roi Lion, dont l’une des principales inspirations est la pièce Hamlet de Shakespeare, offre à Piat avec le rôle de Scar, l’interprétation d’un des méchants les plus importants de l’univers Disney mais également du cinéma. Sa voix grave et doucereuse s’accorde magnifiquement au lion machiavélique. Il interprète également la chanson Soyez prêtes. Il renouvellera l’expérience 2 ans plus tard avec Le Bossu de Notre Dame où il sera le juge Claude Frollo. Personnage torturé et tortueux dans l’un des Disney les plus adultes (la chanson Infernale ne parle que de désir sexuel tout de même), il entre dans le panthéon d’une génération d’enfants. Sa voix s’y fait plus dure, plus impérieuse pour illustrer la rigueur fanatique de Frollo. Une quasi adaptation de la plus célèbre des pièces du monde, l’une du plus grand auteur de langue française : Jean Piat était définitivement l’homme de la situation.

Qu’attendre de plus quand on a tant reçu dans le domaine pour lequel on a dédié sa vie ? Un dernier rôle peut-être ? Un mythe réputé inadaptable pourvoira à cela. En acceptant de doubler Sir Ian McKellen dans la trilogie Le Seigneur des Anneaux (2001-2003), il s’engage dans une aventure qui l’occupera 14 ans et qui sera son testament pour les écrans : tenant le rôle du magicien Gandalf également dans la trilogie Le Hobbit (2012-2014) toujours de Peter Jackson, les enfants de Disney devenus adolescents puis adultes retrouvent cette voix mythique dans ce qui constitue l’œuvre d’une génération (Harry Potter est pour la suivante). Toutes ses qualités de jeu se fondent dans le personnage de mentor, de guide, de sage et de guerrier qui gagne en puissance en ressuscitant. Double rôle (le « Gris » puis le « Blanc »), Gandalf offre une largeur de jeu inespérée pour l’acteur qui regrettera sans amertume de ne pas avoir eu la possibilité de vraiment jouer face à la caméra après avoir tant écumé les planches.

Jean Piat vieillissant
© Jacques Ricard

Il y jouera d’ailleurs jusqu’à la fin, racontant sa vie en 2016 dans Pièces d’identités. Love Letters en 2017, une lecture de lettres d’amour d’un couple de l’enfance à leur mort sera sa dernière pièce. Il dira au metteur en scène que :  C’est la fin. J’attends la mort maintenant.”. Il rejoindra le paradis, selon ses croyances, et sa femme 9 mois après qu’elle l’y a devancé. Il avait 93 ans.

The Watcher

Du haut de son perchoir, le Watcher observe longuement la foule de divertissement qui s’offre à nos yeux telle l’amante alanguie par l’attente et l’insatisfaction d’un désir insatiable. Certains le traiteront de vieux jeu, de rétro, d’autres de classique voire même d’anachronique. Beaucoup ignorent son existence mais aucun ne peut l’ignorer lui. Son regard flamboyant est au-delà de la perception humaine : le support importe peu, rien ne peut lui échapper. Il suit attentivement l’évolution du cinéma américain actuel sans se laisser obnubiler par l’apparente nouveauté de la technologie. Il a été entraîné par les meilleurs : Chaplin, Hawks, Ford, Huston, Cagney, Bogart, Wayne, Leone, Eastwood, Kubrick, Les vrais frères Scott (Tony et Ridley), Scorsese, Coppola, De Palma, Pacino, De Niro, Stallone, Schwarzenegger, Willis, Mann, Woo, O. Russell, Nolan … La liste est longue et pratiquement interminable. Le savoir est son arme et avec lui, l’escalade est sans fin. Il relie les films, les livres et les jeux dans une toile infinie d’influence et d’inspiration. Dieu seul sait ce qu’il adviendra lorsque tout ceci éclatera. Mais comme a dit de lui un homme une fois, accoudé au comptoir d’un bar d’un Bowling quelconque : The Watcher abides. I don't know about you but I take comfort in that. It's good knowin' he's out there. The Watcher. Takin' 'er easy for all us sinners.

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