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La Mano Invisible

December 3, 2017
Cinespaña 2017

Si Samuel Beckett s’était mis au cinéma, le résultat aurait été très proche de ce film-là. La Mano Invisible, réalisé par David Macián, est un film profondément politique, artistique et détonnant. Un récit étrange quasiment surréaliste qui conte, sous des abords classiques, une fresque intense sur l’aliénation au travail. Mon coup de coeur de Cinespaña, toutes catégories confondues.

 

David Macián est un réalisateur connu pour ses prises de position politiques qu’il a déjà eu l’occasion d’explorer dans de nombreux courts métrages. Il participe aussi à des manifestations et cherche à remettre profondément en cause le système du travail. Dans une interview accordée au festival de Séville, le réalisateur dit situer son cinéma dans “un bouleversement des choses auxquelles nous sommes habitués : je veux décaler les situations quotidiennes pour dénoncer leur absurdité.” Un pari réussi pour son premier long métrage La Mano Invisible, dont le titre fait une référence directe au concept de La Main Invisible théorisée par Adam Smith.

Court métrage Liquidación Total en intégral : 

 

Bienvenue au spectacle du travail : c’est la phrase d’accroche utilisée sur l’affiche qui décrit à merveille ce que sera le film. La Mano Invisible conte l’histoire d’un groupe de personnes d’âges et de genres différents qui sont recrutées par une étrange société pour jouer un rôle dans une pièce de théâtre… Leur rôle. Chaque jour, du matin au soir, ils devront jouer sur une immense scène vide leur métier face à une foule de spectateurs invisibles. Le maçon monte chaque jour un mur qu’il détruit le soir, le boucher découpe de la viande qu’il jette à la fin de sa journée, l’opératrice téléphonique remplit des sondages qui ne mènent nulle part… S’ils se questionnent au début, les travailleurs finissent par accepter l’absurdité de la chose, jusqu’au jour où leurs conditions de travail sont révisées et qu’ils doivent petit à petit, produire de plus en plus pour contenter les spectateurs avides qui viennent, chaque jour, assister au spectacle de la vie.

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Le fun incarné. | ‍Crédit photo © IMDB

Vous l’aurez compris, le postulat de base est cynique, désenchanté, et cruel. C’est un film étouffant, oppressant, angoissant ( insérez ici un autre synonyme en -ant- ) qui devient de plus en plus lourd au fur et à mesure de sa progression. Cette montée en angoisse constante est rythmée par un passage du temps illustré par une mise en scène très efficace. À la fin de chaque journée de travail, un fondu au noir enchaîne sur un panneau de texte expliquant le nombre de jours s’étant écoulé depuis le début de la pièce. Mais ce panneau est directement suivi non pas du nouveau déroulé d’une journée, mais de l’entretien d’embauche de l’un des personnages. Et si au début les questions des entretiens sont on ne peut plus banales, vers la fin elles deviennent insidieuses voire malsaines ( “seriez-vous prêt à renoncer à vos droits durant quelques temps pour une expérience ?“, “Avez-vous déjà fait une grève ?“ “Avez-vous des problèmes avec le fait d’être observé durant votre travail ?“… ). Ainsi, le temps qui passe est aussi synonyme pour les travailleurs dans cette pièce de plus de pression, de plus de questions intrusives et d’une perte de liberté. Il ressemble d’ailleurs en beaucoup d’aspects au film L’Expérience, d’Olivier Hirschbiegel, dans lequel un groupe de 20 individus volontaires sont durant 2 semaines privés de leurs droits et jetés en prison pour une expérience scientifique. De là à dire que le travail est une prison mentale, il n’y a qu’un pas…

Bande-annonce de L’Expérience

 

Si je parlais de Samuel Beckett dans mon introduction, ce n’est pas pour rien. Bien qu’on n’y retrouve pas la déconstruction du langage propre à notre cher dramaturge, Beckett maniait avec brio l’art de l’absurde et du non-sens pour nous pousser à remettre en question notre monde. L’idée d’un maçon construisant un mur qu’il détruit chaque jour ou d’une assembleuse qui monte et démonte les mêmes pièces d’usine en boucle est un concept qui rappelle fortement les allées et venues obsessionnelles et sans buts des personnages de Fin de Partie. La pesanteur de cette absurdité, qui ne se base que sur des traits exagérés au centuple de notre société, était une des caractéristiques principale du théâtre de Beckett qui préférait aux grandes effusions une mise en scène minimaliste servie par un jeu d’acteur le plus froid possible. Il n’y a qu’à voir les instructions qu’il laissa pour la lecture du Dépeupleur : pas de mise en scène, le moins d’interprétation possible dans la voix du lecteur, une lecture assise ou debout, pas d’accessoires, pas d’éclairage. On sait s’amuser chez Beckett !

 Vidéo du dépeupleur de Beckett.

 

La comparaison au Dépeupleur n’est d’ailleurs pas anodine. Dans ce texte, Beckett met en scène des chercheurs et ajoute à leur propos : “Quoi qu’ils cherchent, ce n’est pas ça” et “ le lieu est assez vaste pour leur permettre de chercher en vain”. La même chose pourrait être dite ici de nos personnages : Quoi qu’ils fassent, ils le font en vain. C’est le cas pour leur travail, comme on l’a dit précédemment, mais aussi de leur révolte. Car, lassés par leurs conditions de travail dégradantes, les personnages finissent par organiser une grève qui se termine par une violence aussi fatale qu’inexorable. Un réveil par le non-sens et l’absurde, en quelque sorte.

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Le début de la grève. | ‍Crédit photo © IMDB

Le film a la délicatesse de se terminer sur une fin ouverte et toute en nuances. On ne condamne directement aucun personnage et on ne tire pas de conclusions hâtives, qui auraient pu donner un aspect trop “ politique de comptoir” avec un raisonnement bien trop simpliste. Car le film est militant et ne s’en cache pas, mais il n’est pas vindicatif et échappe à tout manichéisme, et ce grâce au point le plus fort de ce film : ses personnages.

Chaque personnage est mis en avant à tour de rôle et individuellement dans les séquences d’entretien d’embauche dont je vous parlais précédemment. On a ainsi accès à quelques bribes essentielles de son passé, au pourquoi du comment il a souhaité faire ce métier-là ainsi qu’à ses aspirations pour participer à cette pièce de théâtre. Il est intéressant de noter que certains personnages nous sont au premier abord antipathiques mais nous deviennent bien plus sympathiques une fois l’entretien d’embauche passé, car on comprend bien mieux leur motivations profondes et leur agissement.

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Crédit photo © IMDB

Le film ne se concentre d’ailleurs pas que sur ce qu’il se passe sur scène : nous avons accès à des scènes plus intimes de personnages qui discutent lors de pauses, ou à la fin de leurs journées de travail, qui nous font comprendre à quel point leur situation devient de plus en plus étouffante et anormale. Ces scènes sont aussi l’occasion pour nous de voir combien une hiérarchie inconsciente se dresse parmi ces travailleurs, pourtant tous soumis aux mêmes codes, aux mêmes horaires et aux mêmes exigences. La femme de ménage est ainsi dépréciée par ses collègue tandis que le boucher ou le maçon sont valorisés pour leur force et leur travail précis.

À de rares moments, quelques spectateurs vont avoir la parole pour donner leur avis sur le spectacle en cours. Et bien loin de prendre la défense des travailleurs, ils se moquent des travaux les plus ingrats, femme de ménage en tête, pour ne louer que ceux qui font un métier “bien vu” et utile. David Macián reproduit un microcosme de société avec sa propre pyramide sociale qui est un reflet souvent douloureusement exact des stéréotypes associés à la pratique de certains métiers.

La Mano Invisible est une oeuvre d’art totale qui ne s’arrête pas à être un simple geste politique. Preuve de l’engagement total de l’artiste, un site Internet sous forme de manifeste explicite plus clairement ses intentions et cherche à étendre le projet au-delà des cadres du cinéma. Intelligent, fort, sobre mais puissant, La Mano Invisible est un de ces rares films qui font chauffer les neurones à n’en plus pouvoir et face auxquels on se retrouve un peu démuni à la sortie de la salle. Un plaisir, hélas, bien trop rare de nos jours.

Dolores

Dolores a un sale caractère mais elle se soigne. (Ou pas). Accro au cinéma depuis que The Wall lui a fait ouvrir les yeux sur cet art, elle engloutit depuis tout film qui passe à sa portée du plus insipide navet au plus grand chef d’oeuvre. Elle est aussi membre du fan club officiel des groupies de Park Chan-wook, de la secte des adorateurs de canards et collectionne les cartes Pokémon. Ne lui dites jamais que La Momie et Le Retour de la Momie sont des mauvais films, vont n’en ressortirez pas indemnes.

Elle est aussi Youtubeuse, photographe, dessinatrice et rédactrice pour TOP 250. Pour suivre ce joyeux bordel, c’est par ici :

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