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Le vieil homme et l'amer

October 16, 2018
Cinespaña 2018

‍Formentera Lady de Paul Durà, avec José Sacristán, Sandro Ballesteros, Nora Navas, prod. Fosca Films et Good Machine Films.

Formentera Lady conte l'histoire de Samuel, vieil homme solitaire joueur de banjo qui n’a jamais quitté son île de Formentera. Il voue une haine farouche au continent, “créateur de tous les maux" selon ses propres termes car sa femme et sa fille sont parties s'exiler à Barcelone quelques années auparavant. C'est pourtant sa fille qui reviendra avec son fils Marc qu'elle confie à son hippie de père le temps de retrouver du travail. Bon gré mal gré, le vieil homme bourru et le garçonnet triste devront apprendre à cohabiter dans la bicoque sans électricité ni eau chaude de Samuel.

Formentera Lady est un de ces films rugueux et âpres qui demandent un petit temps d'adaptation au visionnage. Malgré la bonhomie de José Sacristán (qui a de faux airs à Harrison Ford), le film peine à trouver son ton. Les 20 premières minutes s'écoulent ainsi entre contemplation, drame et ressorts comiques sans que le film ne choisisse une voie unique. Rester sur cette première impression serait pourtant se priver de la beauté douce-amère du film. Le film est à l’image du personnage de Samuel : froid et hostile, il demande un certain temps d’acclimatation au spectateur. Cette évolution sera portée par le personnage de Marc dont le regard sur le grand-père évolue en même temps que le film se réchauffe.

Crédit photo © Cinemajove

Car bien que très pudique, le point de vue porté sur la relation entre le petit Marc et son grand-père est d’une justesse touchante. Marc doit faire des efforts et développer des trésors de patience pour apprivoiser son grand-père, lequel semble bien plus immature que son petit-fils. Les deux personnages sont intéressants car ne ils ne restent pas bloqués dans une relation à la “Belle et la Bête" classique et manichéenne. Ainsi, Marc est colérique, renfermé et impulsif malgré son grand cœur, tandis que Samuel prend des décisions irrationnelles et dangereuses même lorsqu'il éprouve de l'affection sincère pour son petit-fils. Ce personnage est de loin le plus intéressant de l’histoire, puisque sa fuite en avant constante rythme le film. Il fuit la modernité (il refuse électricité, téléphone et eau chaude chez lui), le départ de sa femme, sa maladie et sa famille. Tous ses problèmes finiront par le rattraper sur le continent qu'il a tant haï, et c'est seulement une fois qu'il affrontera ses soucis qu'il pourra dévoiler toute sa tendresse cachée.

Le film respire la nostalgie 70’s dans son esthétique. L'ouverture sur une chanson de King Crimson qui donne son titre au film est illustrée par des images en super 8 abîmées. Le film est rythmé par de grands plans fixes contemplatifs, calmes, dans une lumière diaphane, sur un paysage encore préservé des touristes. Paradis précaire dont la fin est annoncée par le film : des touristes arrivent déjà sur l'île et un hôtel de luxe va remplacer la gargote du village. Filmer cette île et ce Samuel, c'est filmer les derniers résistants à la modernité qui incarnent une utopie fanée qui n'est plus en accord avec la réalité de la vie. C'est aussi la fin de la période d'innocence de l'enfance pour Marc. Le film, au début doux et lent, baigné dans des couleurs pastels presque irréelles, redevient beaucoup plus matériel, froid et concret dès la fin de la période des illusions de Marc. Mais la fin de cette période n’est pas forcément négative, car elle permet à Samuel de trouver la paix. Il arrête de se voiler la face sur ses problèmes et accepte la vraie vie avec son lot de responsabilités, tout en apprenant qu’il peut s'épanouir tout autant.

Crédit photo © Cineuropa

Formentera Lady gagne son pari de créer un conte initiatique à la sauce hippie tout en ne tombant ni dans le misérabilisme, ni dans la mélancolie forcée. Le film est beau et respire une sincérité rare qui rend l'empathie envers ses personnages très naturelle. Une jolie réussite.

Dolores

Dolores a un sale caractère mais elle se soigne. (Ou pas). Accro au cinéma depuis que The Wall lui a fait ouvrir les yeux sur cet art, elle engloutit depuis tout film qui passe à sa portée du plus insipide navet au plus grand chef d’oeuvre. Elle est aussi membre du fan club officiel des groupies de Park Chan-wook, de la secte des adorateurs de canards et collectionne les cartes Pokémon. Ne lui dites jamais que La Momie et Le Retour de la Momie sont des mauvais films, vont n’en ressortirez pas indemnes.

Elle est aussi Youtubeuse, photographe, dessinatrice et rédactrice pour TOP 250. Pour suivre ce joyeux bordel, c’est par ici :

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