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Monos

April 10, 2019
Cinélatino 2019

Récompensé à Berlin et à Sundance, Monos est la nouvelle réalisation d’Alejandro Landes, huit ans après Porfirio. Présenté en compétition à cette édition de Cinélatino, ce drame de guerre et d’adolescence est la rencontre improbable (quoique ?) entre Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979) et Sa Majesté des mouches (Peter Brook, 1963). Un uppercut dont on ne se rend compte qu’il nous a mis chaos qu’une fois le générique de fin terminé.

Huit ados, seuls, dans les Andes colombiennes, armés jusqu’aux dents, rigolards… après tout, qu’est-ce qui pourrait mal tourner ? L’entrée en matière de Monos ne laisse aucun doute sur la “bonne ambiance” de la suite de l’intrigue, mais séduit d’emblée par la beauté de sa photographie et le jeu de ses influences croisées. Pour autant, la réactualisation de ces deux principales inspirations cinématographiques constitue la potentielle faille du film : Monos manque parfois d’être réellement “plus” que ces deux-là. C’est aussi l’un des partis pris de ce drame, qui s’exprime le plus simplement dans de multiples opérations de dé-contextualisation : chacun des noms mentionnés dans le film sont soit abstraits (“l’Organisation”, “la Ville”), soit référencés (“Rambo”) ou encore “pseudonymisés” (“Wolf”, “Lady”).

Cette première frustration de ne voir qu’une nouvelle variation de ce que d’autres ont fait disparaît définitivement dans les tout derniers instants du film, surprenants et glaçants. En réalité, Monos évoque un moment fort dans l’Histoire colombienne, celui d’un accord entre les Farc et le gouvernement. Alejandro Landes précise pourtant que “la paix, en Colombie, est toujours en suspens” et rend compte de cette inquiétude latente dans son film, par exemple dans une tension de fond entre la Ville (sous-entendu, les “civilisé-e-s”) et la Montagne/la Jungle (territoire de guerre entre guérilleros et militaires).

© Le Pacte

Monos impressionne avant tout par la qualité de sa jeune troupe d’acteurs (dont certains n’ont aucune expérience !), formidable galerie de “gueules” habitées par la sauvagerie, mais pas que. En récit d’ados empêchés d’être ados, le film d’Alejandro Landes réussit précisément par la subtilité de ses glissements successifs vers le plus, le plus, le plus, jusqu’à l'outrance dont on ne peut plus revenir. En termes génériques : Monos commence en coming out of age movie sensible et emprunte au genre certains de ses lieux communs, de la séduction à la fête, en passant par la violence. Puis, il devient un film de guerre nocturne, presque improbable, soit la partie la plus hallucinée du film. Et il s’achève en un survival viscéral qui n’est pas loin d’évoquer Délivrance (John Boorman, 1972).

À ce titre, l’écriture a l’intelligence de jouer la redistribution des rôles (quitte à en sacrifier certains au passage) et de s’appuyer sur des twists efficaces, sans non plus complètement cloisonner ces différentes phases. Dans le même temps, elle laisse se dérouler le fil de sa violence sans jamais tant la nommer et l’expliciter, ce qui fait du film une expérience étrange, souvent fascinante, parfois dérangeante. En l’occurrence, c’est en grande partie la bande originale de Mica Levi (qui a aussi travaillé sur Under the skin de Jonathan Glazer en 2013) qui fait toute la puissance évocatrice et quasi hypnotique de l’atmosphère du film.

Dans chacun de ses registres, Monos surprend par l’exigence technique de sa mise en scène. Quand on sait que le tournage même d’Apocalypse Now est un film (exceptionnel) en lui-même, par la dureté de ses conditions, on pouvait naturellement s’interroger sur celui de Monos. Tourné à quelques heures de Medellín, dans une ancienne zone de combat, Monos peut s’appuyer sur un décor naturel menaçant, entre la jungle et les rapides, et rend compte de sa dangerosité avec une précision redoutable.  

Éprouvant et fascinant à la fois, Monos aura certainement marqué cette édition de Cinélatino ! Au croisement de ses principales références et inspirations, le film confirme tout le talent d’Alejandro Landes à la mise en scène et dévoile celui d’incroyables jeunes acteurs colombiens.

Listener

Listener est du genre à aimer de tout et à s'insurger contre les snobinards du cinéma. Elle aime autant les romcoms de Richard Curtis que les éplucheurs de patates de Béla Tarr, ou encore les films de genre et les documentaires sur l'alpinisme. Les séries sont aussi sa première passion, du temps où l’on était encore contraint par la diffusion sur la télévision française sans version originale. Elle a grandi avec Buffy, Willow, Xander et Jack Bauer avant de découvrir quantité de pépites américaines, britanniques, suédoises... 

Vous pouvez la retrouver ici et là mais, soyez prévenus, ça blablate beaucoup et c'est féministe jusqu'au bout des doigts !

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