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Se sentir courageuse pour la première fois

October 16, 2018
Cinespaña 2018

Ana de Día d’Andrea Jaurrieta, avec Ingrid Garcia Jonsson, ​Álvaro Ogalla, Mona Martinez. Production : No Hay Banda et Pomme Hurlante Films

Le festival Cinespaña possède une section très importante pour découvrir les talents de demain : la compétition Nouveaux Réalisateurs, qui nous avait donné l’an passé la merveilleuse perle La Mano Invisible. Cette année il se pourrait bien que LA perle de la compétition soit Ana de Día d’Andrea Jaurrieta.

Je dois vous avouer avoir été extrêmement surprise par rapport à mes attentes. Voyez plutôt le synopsis : Ana, jeune fille propre sur elle, étudiante en droit promise à un beau mariage, réalise qu’un double s’est emparé de sa vie et la remplace auprès de tous ceux qu’elle aime. Un bon scénario de thriller dramatique, en somme. Eh bien figurez-vous que je viens de vous raconter les 10 premières minutes du film, montre en main ! Car, prenant le contre-pied de tout ce que l’on pourrait imaginer, Ana s'accommode en fait très bien de la présence de ce double. Mieux : cette nouvelle Ana lui permet de fuir un quotidien oppressant. Elle fuit ainsi ses études, sa famille et son fiancé pour devenir Nina, avatar danseuse dans un cabaret burlesque. La réalisatrice, présente lors de la projection, expliquait que son film était construit autour d’une seule question : peut on se fuir soi-même ? En devenant Nina, Ana accomplit ce rêve (ou cauchemar ?). À l’image de Belle de Jour de Buñuel dont Andrea Jaurrieta reconnaît volontiers la référence, Ana de Día nous pose la question de savoir qui nous sommes réellement et ce que nous voulons accomplir dans nos vies.

Ana devient Nina
Ana devient Nina - Crédit photo © IMBD

Le film évolue dans une atmosphère rétro. Ana utilise un téléphone portable, mais dès lors qu’elle devient Nina elle ne communique que par le biais de cabines téléphoniques. Ses souvenirs sont enregistrés sur VHS. Nina travaille dans un cabaret burlesque hors du temps. Même la ville qu’elle occupe semble “hors d’espace”, puisqu'elle n’est jamais nommée ni définissable. Ana est une personne concrète avec des ambitions, des études, un futur. Nina erre, n’a plus de passé ni d’avenir. Elle est une page blanche qui s’écrit au rythme de ses errances dans cette ville sans temporalité ni matérialité. Esthétiquement, le film joue aussi avec les codes intemporels puisque très peu de repères visuels nous permettent de le situer dans le temps : peu ou pas de voitures, quelques références à des vêtements tout au plus, l’ouverture sur un générique typé années 50, ambiance cabaret qui n’est pas sans évoquer la Tournée d’Amalric… Au point que lorsque Nina cherche de la musique elle se rend chez un marchand de vinyles ! Les trois lieux que nous côtoyons le plus, la pension de famille où s’est réfugiée Nina, le cabaret burlesque dans lequel elle travaille et l’appartement de son amant sont, selon les mots de la réalisatrice, des “microcosmes” à l’intérieur de cette immense cité fantôme. Car si Nina réussit à se fuir elle-même, les personnages de ces microcosmes restent bloqués face à leurs contradictions, continuant de hanter inlassablement les mêmes lieux.

Anadedia
Crédit photo © IMBD

Ana de Día flirte avec le fantastique par moments. Aucune réponse à la double identité n’est jamais donnée par le film : jumelle ? Dédoublement de la personnalité ? Fantôme ? Image métaphorique ? Ana et Nina sont tout cela à la fois, incarnant les dualités, contradictions et doutes qui habitent chaque être humain. Ana est restée fidèle à ses valeurs, Nina a voulu suivre ses rêves. Le film est cependant très pessimiste, puisque ni Nina ni Ana ne sont heureuses. Ana, brisée par la conformité de sa vie déjà toute tracée, semble enfermée, timide, prise au piège. Nina, libre et rebelle, se brûle les ailes aux flammes de ses rêves et tombe sur de mauvaises fréquentations, ne suit plus les conseils de ses proches et se perd dans le monde de la nuit qui la dépasse. La scène finale cependant laisse l’espoir d’une réconciliation, d’une cohabitation possible entre rêve et réalité où la stabilité d’Ana viendrait apporter le soutien nécessaire à une Nina pleine de fougue.

Crédit photo © The Citizen

Ana de Día, c’est le récit d’une femme qui “se sent courageuse pour la première fois” et qui prend son destin en main. Le questionnement sur qui nous sommes profondément au-delà de nos choix est un point central du film qui est traité avec beaucoup de profondeur. On peut reprocher une certaine longueur et un manque de développement des personnages secondaires au film, mais pour un premier long-métrage il est d’une maturité, d’une beauté plastique et d’une profondeur absolument remarquables. Andrea Jaurrieta, réalisatrice à suivre !

Crédit photo © L'écran

Merci beaucoup à la réalisatrice Andrea Jaurrieta de nous avoir apporté un éclairage sur son film !

Dolores

Dolores a un sale caractère mais elle se soigne. (Ou pas). Accro au cinéma depuis que The Wall lui a fait ouvrir les yeux sur cet art, elle engloutit depuis tout film qui passe à sa portée du plus insipide navet au plus grand chef d’oeuvre. Elle est aussi membre du fan club officiel des groupies de Park Chan-wook, de la secte des adorateurs de canards et collectionne les cartes Pokémon. Ne lui dites jamais que La Momie et Le Retour de la Momie sont des mauvais films, vont n’en ressortirez pas indemnes.

Elle est aussi Youtubeuse, photographe, dessinatrice et rédactrice pour TOP 250. Pour suivre ce joyeux bordel, c’est par ici :

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