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Thor : Ragnarok

November 21, 2017
Critiques

Sortie attendue de ce mois d'octobre, Thor : Ragnarok (Taika Waititi, 2017) est le dernier Marvel en date et fait suite au Monde des Ténèbres (Alan Taylor, 2013). Le Marvel Cinematic Universe est désormais bien développé et connu du grand public, amateurs de comic books ou non, ce qui nous permet au moins de ne plus subir de longues et laborieuses expositions. Thor n'a pas été le plus réussi des Marvel jusque-là, mais montre depuis son premier opus un réel potentiel, ce qui continue d'attiser la curiosité de votre humble rédactrice. Pour être honnête, Ragnarok, je l'attendais bien plus que d'autres productions Marvel. D'abord intriguée par la promotion curieusement pop, façon Gardiens de la galaxie, j'étais ensuite enthousiasmée par les différentes bandes-annonces et complètement hypée par le cast ! Cate Blanchett et Jeff Goldblum ! Eh bien je suis heureuse de confirmer que je n'ai pas été déçue.

 

Capture d'écran | Toujours plus de raisons d'aimer Cate et Jeff

 

Thor a ce petit sel supplémentaire qui tient à son autodérision vis-à-vis de sa matière aussi riche que, comme pour la plupart des adaptations de super-héros, à un cheveu du ridicule. Jusque-là, les films sur ce bon vieux dieu de la foudre restaient convenus, bien que le précédent eut déjà montré l'ambition plus affirmée de se démarquer. Peut-être est-ce le succès des Gardiens (James Gunn, 2014 et 2017) qui a permis ce relâchement, toujours est-il que nous sommes enfin de plain-pied dans un film asgardien et débarrassés des prétextes fallacieux qui imposaient un déplacement permanent de l'action sur Terre.

Il est souvent de sens commun que les Marvel ont quelque tendance au divertissement vain et gratuit, un préjugé qu'il n'appartient qu'au spectateur de défaire (ou de s'en satisfaire !). Ce Thor ne s’embarrasse à première vue pas de subtilité et s’appuie sur un sens du fun et de l'autodérision bien senti. Le meilleur exemple en est certainement cette scène de représentation théâtrale rejouant la fin du précédent opus, sous les yeux de Loki et de sa cour, dans une parodie mélodramatique assumée de la matière shakespearienne de la franchise. Ragnarok ose s'amuser de ses spectateurs et des fantasmes des amateurs des Avengers (Joss Whedon, 2012 et 2015) en mettant en scène le combat titanesque entre Thor et Hulk, dans une arène de gladiateurs, devant une foule en délire et ridicule. Le Grand Maître, dans ces circonstances, serait-il une représentation cynique et parodique de Kevin Feige, producteur des adaptations Marvel... ? Nous ne sommes pas loin de franchir le pas.

Crédit photo © IMDB

Ce Thor ne recule devant rien et s'amuse de ses propres running gag et twists dramatiques grâce au personnage imprévisible de Loki, joue de références iconiques à d'autres blockbusters et s'amuse de ses multiples ancrages mythologiques dans une totale décontraction. Kitsch absolu et jubilatoire que ce mélange de mythologie nordique, fiction shakespearienne et histoire romaine, saupoudré de mysticisme à la Doctor Strange (Scott Derrickson, 2016). La plaisanterie des cheveux coupés, la cape déchirée et le décor de l'arène renvoient sans détour à l'iconographie romaine en suggérant, avec justesse, que si Thor est bien un dieu nordique, Loki, lui, semble bien plutôt appartenir à la mythologie romaine. Et c'est aussi en tant que buddy movie drôle et space opera emporté par une bande originale électro pop que Ragnarok s'avère étonnamment attachant.

Capture d'écran | Le buddy movie que personne n'osait espérer

L'intrigue est au demeurant d'une grande simplicité, mais souffre en revanche d'une structure en partie déséquilibrée. En redoublant le mythe shakespearien par l'ajout d'un personnage supplémentaire, le film aurait pu s'appuyer davantage sur l'intensité dramatique de ce nouveau déchirement familial. Le choix d’en faire un enjeu politique, en questionnant idées d’impérialisme et ambition de conquête, est certes bien vu mais manque lui aussi d’assise et de profondeur du côté de Hela. Finalement, c’est même avec l’intrigue sakaarienne que cette réflexion prend une réelle ampleur dramatique, de la simple illustration littérale de l’expression “du pain et des jeux” (première question posée à Thor quand il met le pied sur la planète : “are you food or a fighter ?”) à l’enjeu révolutionnaire de libération des esclaves (menée par un des “gladiateurs”, Korg, interprété par Waititi lui-même !). Pendant ce temps sur Asgard, le peuple se cache dans la Moria… Quoi, je me trompe de film ? C’est pourtant trompeur… L’enjeu politique est le même, mais l’ensemble du film manque peut-être d’un meilleur équilibre pour qu’on y soit également sensible.

Dans tous les cas, si bien des Marvel pâtissent de vilains très décevants, Thor a généralement su se détacher grâce à ses figures fortes principales (Loki en tête), dommage que la déesse de la mort perde en présence au regard de la division de l'action entre Asgard et Sakaar. L'antagonisme n'est pas aussi saisissant que celui qui opposait Thor à Loki, malgré la géniale interprétation de Cate Blanchett et la lisibilité totale des scènes d'action. On peut aussi regretter que le passé d'Odin et d'Asgard ne fonctionne que comme un prétexte dramatique là où il y avait un propos réellement intéressant sur l'écriture de l'Histoire et la manipulation des peuples. C'est que ce Thor a souhaité parler de la relation de son héros au père comme modèle et guide, quitte à rater l'occasion d'approfondir et de nuancer les différents versants du personnage d'Odin.

Maintenant, l'intrigue qui évoque la trajectoire du héros qui s'accomplit comme tel, pour Thor comme pour La Valkyrie, fonctionne très bien dans la mesure où elle permet quelques money shots efficaces et une belle confrontation finale. Le motif simple au possible s'accompagne toutefois de pistes de réflexions intéressantes sur les minorités isolées et rejetées des neuf royaumes, qui échouent dans une décharge spatiale. Une thématique peu abordée jusque-là qui ouvre l'univers mythologique vers une dimension politique plus réaliste bienvenue.

En définitive, Thor : Ragnarok est une agréable surprise, un mélange des genres réjouissant qui enthousiasme de bout en bout. Taika Waititi, contrairement à d'autres, a manifestement su trouver l'équilibre entre l'unité des films Marvel et une réalisation personnelle.

Listener

Listener est du genre à aimer de tout et à s'insurger contre les snobinards du cinéma. Elle aime autant les romcoms de Richard Curtis que les éplucheurs de patates de Béla Tarr, ou encore les films de genre et les documentaires sur l'alpinisme. Les séries sont aussi sa première passion, du temps où l’on était encore contraint par la diffusion sur la télévision française sans version originale. Elle a grandi avec Buffy, Willow, Xander et Jack Bauer avant de découvrir quantité de pépites américaines, britanniques, suédoises... 

Vous pouvez la retrouver ici et là mais, soyez prévenus, ça blablate beaucoup et c'est féministe jusqu'au bout des doigts !

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