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La Rencontre : Jean-Baptiste Thoret

November 21, 2017
Interviews

Vendredi matin, fraîcheur de début d'automne encore ensoleillé et parfum de chocolatines dans l'air, les yeux encore embrumés par un sommeil trop court surclassé par le “revisionnage”, la veille, du film de notre hôte et de la rencontre publique qui avait suivi, nous nous apprêtons à prolonger l’expérience en rencontrant Jean-Baptiste Thoret, réalisateur du film We Blew It.

We Blew It, c'est un road movie qui a pu déstabiliser certains d'entre nous, car nous supposions par erreur que ce serait un film sur le cinéma des années 70, raconté par ses cinéastes et mis en scène par un de ses plus grands spécialistes français. Est-ce que c'était une évidence, de sortir de cette zone de confort supposée du cinéma des 70's, pour faire un film sur l'Amérique ?

"En 2015 j’ai clôturé un cycle dans mon travail. Je suis un pur produit universitaire qui a fait de l’enseignement, de la critique. À mes débuts, il y avait quelque chose à défendre dans l’analyse et la promotion de ce cinéma, comme pour le cinéma italien de l’époque (Jean-Baptiste Thoret a réhabilité Dario Argento et John Carpenter auprès des institutions via deux livres, l’un récompensé par La Cinémathèque Française, l’autre édité par Les Cahiers du Cinéma). Aujourd’hui, ils sont rentrés dans les références classiques, il n’y a plus de valeurs à défendre. J'ai eu le sentiment d'avoir fait le tour."
Il ajoute : "À quoi ça sert de faire de la critique ? Soit je deviens critique professionnel, soit je mets un terme à tout ça."

Face au constat que les critiques cinéphiles "ne parlent à plus personne" et n'ayant guère l'envie de faire un film qui l'aurait ennuyé, il projette alors ce film "qui clôt quelque chose et ouvre sur quelque chose". Un "film charnière", qui tente aussi de répondre à la question, au fond très personnelle du réalisateur/critique et son rapport aux 70's : "Est-ce que je n'ai pas rêvé tout ça ?". Balayée d'un geste de la main, la prétendue diffraction entre cinéma et Amérique :"parler de l'un, c'est parler de l'autre. Après tout, ça n’a jamais été que ça. “

© IMDB

Aux spectateurs déstabilisés mais pas déçus que nous avons pu être, J-B T. répond que ce film devait aussi "sortir de l'entre-soi cinéphile. Michael Mann, par exemple, est bien plus intéressant dans ce qu’il dit ici que dans ses commentaires DVDs. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a accepté de témoigner. Il ne souhaitait pas se répéter. Pour moi, il ne fallait pas rejouer la “première fois” du spectateur devant ces réalisateurs. Ce qui compte, c'est le vécu de cette époque :l'un est cinéaste, l'autre est barbier, un autre est vétéran du Vietnam et tous ont vécu cette période mais différemment, connaître la filmographie du premier ajoute bien entendu une charge de sens supplémentaire à son propos, mais ne pas la connaître n'a aucune incidence."
J-B T. souhaite "partir de là où on est aujourd'hui". “Je voulais également qu’on puisse voir ce film les yeux fermés, qu’on se laisse emporter, comme devant un road trip. D’où la bande son très présente."

© IMDB

Lors de la projection à l'American Cosmograph, le film a suscité un débat vif sur la pensée du cinéma qui y est dépeinte, quelque part arrêté aux 70's, aux relents de "vieux con" adapte du fameux "c'était mieux avant" version documentaire road movie.

"Je suis mélancolique, pas nostalgique. Mais je ne lance pas d’anathème sur les nostalgiques. Chacun est libre de ses sentiments et son ressenti. Mais il est clair que certains des intervenants semblent bloqués dans les années 70. Quand on se balade à New-York avec Jerry Schatzberg, il a beau connaître par cœur cette ville et ce quartier, son regard est au-delà. Il revit perpétuellement cette époque dans sa tête. Certains réalisateurs n'y survivent pas (Richard C. Sarafian, réalisateur de Vanishing Point en 1971...), d'autres oui, mais en "contrebandiers" (Carpenter notamment  qui livre son point de vue sur les 80’s avec Invasion Los Angeles/They Live en 1988). We Blew It, c'est aussi un documentaire sur cet "écart temporel". Il y a une scène de Voyage au bout de l'enfer (Cimino, 1978) qui me trottait en tête pendant la réalisation : les quatre personnages se regardent au bar juste avant de devoir partir à la guerre, il y a une nocturne de Chopin qui se fait entendre, le plan suivant est au Vietnam (l’un des plus beaux cuts de l’histoire d’ailleurs). Pour moi les années 70, c’est ce moment, cet instant d’innocence qui s’achève et dont les protagonistes sont conscients."

 

C’est le capitalisme culturel qui a fabriqué le “c’était mieux avant”. En essayant de programmer le public pour qu’il oublie le passé afin de persister à consommer les mêmes produits (car plus on sait l’Histoire dans laquelle on vit, moins l'on consomme), une frange de la population s’est révoltée contre ceux qui dans un réflexe pavlovien se retrouvent dans un rapport béat au contemporain.

Là où dans les années 70 s'exerçait dans le cinéma une intelligence collective vis-à-vis du contemporain, on a aujourd’hui un effondrement du niveau du public. Mais on a les films qu’on mérite : l’industrie produit ce qui marche et si le public se bouge en masse pour payer une place à une séance d’Avengers 12, les studios produiront un 13. Peu importe la qualité du film. Je trouve que ce sont les films pour jeunes d’aujourd’hui qui sont des films pour vieux. C’est pauvre, voire indigent cinématographiquement et lourd moralement.

Pour revenir au film , vous aviez un plan prévu de tournage ou vous vous êtes vraiment laissé emporter par la route ?

"Malgré les repérages, je souhaitais ne pas trop être prisonnier d’un planning. Hormis les entretiens avec certaines personnes qui demandaient une grosse organisation, j’ai voulu épuiser mon fantasme de la route 66 qui n’existe plus aujourd’hui. Par exemple, le propriétaire de l’épicerie du début du film, je l’ai découvert le jour du tournage où nous nous sommes arrêtés dans cette petite ville et c’est en suivant un air d’une chanson des Rolling Stones que j’ai trouvé son commerce et en discutant avec lui que j’ai décidé de l’intégrer au film. Il était touchant, il voulait vraiment présenter bien et du coup nous faisait refaire des prises (NDLR : qui sont gardées telles quelles dans le film, sans cut ni montage). Vouloir suivre sur une carte le film est impossible, je l’ai monté aussi comme si j’avais des flash-back au gré de la route. Le tournage a duré 3 semaines et je tenais à filmer en Cinémascope car ça n'avait aucun intérêt de faire un film de cinéma dans un format  numérique qui aseptise l’image. Je suis très content que la lumière de l’interview de Michael Mann qui ouvre le film, par exemple, ne soit pas reproduisible sur un Ipad, ce qui rend le film impossible à regarder sur tablette. Je voulais faire un film de cinéma."

Pour finir, quelques mots sur Tobe Hooper, décédé récemment (le 26 août 2017), qui clôture presque le film …

"Je le connais (sic) depuis longtemps et il représentait totalement, au moment de la production du film, le gâchis de cette époque (NDLR : “We blew it” pouvant se traduire par “Nous l’avons gâché”). C’est un réalisateur absolument fabuleux qui a explosé avec son premier film Massacre à la Tronçonneuse (1974) puis s’est perdu après dans des productions moyennes et n’a pas pu ou su rebondir. Lorsqu’il nous lâche “We blew it” à la fin de son intervention, c’est naturel, il ne me le fait pas comme un cadeau pour placer le titre du film. Il le dit et le pense à ce moment-là. Je tenais à lui faire voir le film mais malheureusement il s’est éteint la semaine où je finissais le premier montage. Il ne me répondait plus depuis 3 semaines, ce qui était très inhabituel de sa part. J’ai eu beaucoup de chance de l’avoir eu à temps pour le film."

Au cours de l’entretien, Jean-Baptiste Thoret nous a parlé longuement, en digression sur le déroulement du tournage, du film Nashville de Robert Altman sorti en 1975. Il nous paraissait important, à défaut de le placer dans l’entretien, de le citer comme la pépite de Jean-Baptiste Thoret. Le film n’est - à ce jour - disponible légalement que dans une édition Blu-ray rarement disponible chez les distributeurs.

- Listener & The Watcher

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