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What We Do In The Shadows

January 23, 2018
Critiques
Crédit photo © IMDB

Une coloc' sanguinolante à souhait !

Pour cette nouvelle critique rétrospective, j’aimerais revenir avec vous sur un petit film néo-zélandais qui n’est passé que trop inaperçu à sa sortie, mais qui bénéficie depuis d’un succès d’estime qui ne se dément pas, en plus d’être amplement mérité. L’on connaît surtout la Nouvelle-Zélande comme la patrie de Russell Crowe et Peter Jackson, où ce dernier a débuté sa carrière de réalisateur avec les excellents et what the fuckesques Bad Taste (1987) et Braindead (1992). C’est aussi là que sont nés Jemaine Clement, aperçu dans la remarquée série Flight of the Conchords (2007-2009) et Taika Waititi, depuis bombardé réalisateur de Thor Ragnarok (2017), les cinéastes dont il sera question ici.

Le film qui les a fait sortir de leur relatif anonymat et dont j’entreprends de chanter les louanges est What We Do In The Shadows, sorti en France sous le titre Vampires en Toute Intimité en 2014. Nous reviendrons plus tard sur la Version Française du film qui, une fois n’est pas coutume, est simplement excellente. Le pitch est très simple : il s’agit de suivre à la manière d’un faux documentaire, un mockumentary, le quotidien hautement comique de cinq vampires qui vivent en colocation dans un manoir de Wellington, la capitale néo-zélandaise. De ce postulat de base, dont je trouve personnellement qu’il tutoie le génie, les réalisateurs nous emmènent dans une odyssée tout à fait hilarante qui suit les pérégrinations de Viago, Vladislav, Deacon, Petyr et Nick, respectivement âgés de 379, 862, 183, quelques 8000 ans et enfin une trentaine d’années pour le dernier nommé, ainsi que de leur pote non-vampire Stu qu’aucun d’eux n’ose mordre, parce qu’il “est vraiment trop sympa”. Au cours de ce voyage vont se croiser diverses créatures fantastiques parmi lesquelles on peut citer, en vrac, des loups-garous ou encore des zombies, dont les apparitions constituent à chaque fois des sommets de comédie et d’écriture.

Un concentré de l’imaginaire vampirique

Le principal tour de force de cette comédie est de traiter ces vampires comme des personnages tout à fait normaux, concernés par des problématiques bien humaines liées à la vie en colocation comme la vaisselle, le ménage, ou encore la morne vie nocturne offerte par la capitale néo-zélandaise. Cela donne lieu à un nombre incalculable de situations hilarantes rythmées par un humour très british principalement basé sur l’absurdité. Waititi et Clement qui écrivent, réalisent et interprètent deux des rôles principaux s’amusent comme des fous en poussant leur concept de base aussi loin qu’ils le peuvent, en jouant allègrement avec les différents codes et conceptions du vampire dans l’histoire du cinéma et la culture populaire. Ainsi, chaque personnage incarne une facette du mythe popularisé par Bram Stoker et son Dracula (1897). Petyr, le plus vieux membre de la maisonnée est un vampire old school, avec teint blafard et dents surdimensionnées, dans la directe lignée de Nosferatu (Friedrich Wilhelm Murnau, 1922). Viago quant à lui est ce que je serais tenté d'appeler un vampire “précieux”, quelque peu efféminé et grand romantique devant l’éternel, qui n’est pas sans rappeler le Dracula de Béla Lugosi (Dracula, Tod Browning, 1931). Vladislav et Deacon sont quant à eux plutôt des vampires dégoulinant de sexualité sauvage, descendants directs des itérations récentes du mythe vampirique inspirés, entre autres par les personnages de Louis et Lestat campés par Brad Pitt et Tom Cruise dans Entretien avec un Vampire (Neil Jordan, 1994) ou encore aperçus dans la série ridicule des Twilight, avec en plus un petit côté rebelle et à la recherche de la coolitude absolue. Le dernier des vampires est Nick, mordu au cours du film par Petyr, et qui découvre donc les avantages et inconvénients liés à sa nouvelle condition de créature de la nuit avec une délicieuse attitude de mec constamment blasé. Cette confrontation constante entre plusieurs “styles” de vampires est l’un des ressorts comiques principaux du film, en plus du fait de leur faire affronter le monde extérieur et ses dangers.

Les colocataires vampires avec, dans l’ordre, Vladislav, Viago, Deacon, Petyr, Nick et Stu.
Les colocataires vampires avec, dans l’ordre, Vladislav, Viago, Deacon, Petyr, Nick et Stu. | Crédit photo © IMDB

La réalisation est en apparence simple mais diablement efficace, et le style du mockumentary permet d’enchaîner sans temps mort aucun les séquences de tranches de vie captées sur le vif et d’entretiens face caméra, à la manière de joyeuses confessions qui risquent de mettre vos zygomatiques à rude épreuve. L’écriture est précise et ciselée mais laisse suffisamment de place à l’improvisation pour des comédiens plus inspirés que jamais, ce qui donne à l’ensemble une spontanéité particulièrement rafraîchissante. À noter que What We Do In The Shadows est l’adaptation en long-métrage de What We Do In The Shadows: Interviews with Some Vampires, un court-métrage écrit et réalisé par les deux larrons en 2005 et que voici.

 

Une version française de haut niveau par Nicolas et Bruno

Le résultat est que le film est une sorte d’O.V.N.I. inclassable qui ne ressemble à rien de connu, et c’est tant mieux ! Une mention spéciale est à décerner à la bande originale, pour le moins “balkanisante” qui donne une cohérence et une petite touche aussi exotique que bienvenue au film. Comme promis, intéressons-nous maintenant à l’immense V.F., écrite et dirigée par Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, plus connus sous le nom de Nicolas et Bruno, les deux génies qui ont offert au monde les Messages à Caractères Informatifs (1998-2000) ou plus récemment Message à Caractère Pornographique: À la Recherche de l’Ultra-Sex (2015), que nous ne saurions que trop vous recommander. Ces deux spécialistes du détournement modifient légèrement le scénario du film en déplaçant l’intrigue à Limoges (Limoges putain !), en renommant certains personnages avec des patronymes bien de chez nous et en adoptant un ton général proche de leurs précédents travaux. Ainsi, Viago devient Aymeric, Nick devient J-C et Stu est rebaptisé Gilles. Le casting vocal est au diapason, avec des noms aussi prestigieux qu'Alexandre Astier, Fred Testot, Bruno Salomone, Zabou Breitman, Jérémie Elkaïm, et bien sûr Nicolas et Bruno. Moi qui suis habituellement un défenseur acharné de la V.O., je me retrouve ici devant un bien cruel dilemme, tant la version doublée se hisse quasiment au même niveau que la version originale. C’est suffisamment rare pour être signalé, une version française faite avec soin et amour pour le matériau de base, et qui l’altère sans le dénaturer à aucun moment, pour surtout lui rendre un vibrant hommage.

En bref, ruez-vous sur cette petite merveille malheureusement trop confidentielle, et qui saura ravir amateurs de V.O. comme de V.F., même si je conseille la version originale pour un premier visionnage. Si vous avez du coeur et êtes touchés par la grâce humoristique qui traverse What We Do In The Shadows, vous ne tarderez pas trop à vous le refaire en français, afin d’admirer ce qui est un travail d’adaptation assez exceptionnel et d’une intelligence rare. Ce film est une ode à l’inventivité et a le mérite de dépoussiérer ainsi que d’actualiser le mythe du vampire en posant dessus un regard original et décalé. On en redemande ! Une suite était d’ailleurs en pourparlers il y a peu, sobrement intitulée We’re Wolves, mais vu le calendrier désormais chargé de ses auteurs, il est difficile de savoir si et quand elle sera réalisée. Si jamais votre curiosité pour le cinéma néo-zélandais s’en retrouve titillée, faites-vous un petit Black Sheep (Jonathan King, 2006) ou encore un des premiers Peter Jackson cités en début de critique, à savoir Bad Taste et Braindead, qui sont autant de témoignages de la richesse du cinéma quelque peu mal connu du pays des Kiwis.

Retrouvez ici la bande-annonce:

 
Gonzo Bob

Adepte du septième art depuis sa plus tendre enfance, ce junkie du cinéma n’a pas cessé d’expandre sa culture filmique à grands coups de marathons et autres sessions binge-watching. Les seuls dieux qu’il vénère le dimanche se prénomment Coen, Kubrick et Gilliam, entre autres...

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